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chirurgie esthétique

En matière de chirurgie esthétique, tout semble désormais permis. Les femmes gonflent leurs poitrines, les hommes agrandissent leur pénis. De telles opérations, encore si coûteuses il y a quelques années, se démocratisent partout dans le monde. Elles sont devenues banales. Certes, la réussite, qui dépend essentiellement de la compétence des chirurgiens, n'est pas toujours au rendez-vous. Pourtant, malgré les risques liés aux opérations, les demandes se multiplient. On attend de la science qu'elle corrige nos imperfections physiques, et toutes les parties du corps sont concernées, jusqu'aux plus intimes. Mais pour certains, il ne s'agit pas seulement d'un souci esthétique. La modification doit être plus profonde, il faut franchir la barrière des genres : passer d'un sexe à l'autre. Un homme peut-il devenir une femme ? Une femme peut-elle devenir un homme ? Oui. Ce qui relevait autrefois de la science-fiction est aujourd'hui une réalité. Or, bien souvent, l'ignorance nourrit les tabous. Quand il s'agit d'une impérieuse nécessité, changer de sexe est un droit. Comment y parvenir ? Que dit la loi ? Quels en sont les coûts ? Y-a-t-il des risques ? Qu'en pensent les médecins, chirurgiens ou psychiâtres ? Comment l'entourage des transexuels réagit-il après l'opération ?

Existe-t-il une explication médicale au syndrôme de Benjamin ?

LE SYNDROME DE BENJAMIN

Nous nous sommes tous déjà imaginés dans la peau d'un autre. Nous avons tous rêvé à un moment donné de notre vie d'être plus beau, plus riche, meilleur, différents de ce que nous sommes finalement. Mais peu d'entre nous ont la conviction inébranlable d'appartenir au sexe opposé. C'est là ce qu'on appelle le syndrôme de Benjamin, du nom d'un médecin d'origine allemande, Harry Benjamin, qui fut le premier à prescrire des traitements hormonaux aux transsexuels qui le consultaient. À partir de 1949, cette nouvelle approche médicale permit d'atténuer les différences entre le sexe psychologique, celui auquel on a le sentiment d'appartenir, et le sexe corporel, qui est celui dont la nature nous a doté. Réduction de la pilosité pour les hommes, développement de la masse musculaire chez les femmes, modification du timbre de la voix, ces transformations se révèlèrent essentielles pour aider les transsexuels à se vivre mieux. Nous avons trop souvent tendance à confondre l'homosexualité, le travestissement et la transsexualité, alors qu'ils représentent chacun trois états d'être foncièrement différents. L'homosexualité relève d'une attirance physique pour les personnes du même sexe ; le travesti, lui, se pare sciemment des attraits du sexe opposé, mais n'opère en cela aucune confusion des genres. Il sait qu'il est un homme ou une femme, comme l'homosexuel. Le transsexualisme, lui, intervient à un niveau beaucoup plus profond, et surtout, il ne participe pas d'un choix personnel. Il est le symptôme d'un grave problème d'identité, insoluble autrement que par la chirurgie.

Car un syndrome n'est pas une maladie en soi. En l'état actuel des connaissances, il n'existe d'ailleurs aucune explication médicale à la transsexualité. Tout se passe comme s'il s'agissait d'une erreur de la nature, comme si cette dernière avait attribué le corps d'un homme à l'esprit d'une femme, ou l'inverse. Un tel paradoxe psychologique, qu'on nomme généralement dichotomie, ne relève ni de la maladie mentale ni du simple caprice. À moins de subir les métamorphoses physiologiques nécessaires, les personnes atteintes du syndrôme de Benjamin se débattent dans une vie de souffrance et d'incompréhension. Dès l'enfance, le transsexuel ressent un décalage profond, insupportable au quotidien, entre ce qu'il est censé être et ce qu'il est. Pour la plupart des gens, l'identité sexuelle se construit de manière naturelle dès les premiers temps de la vie. Intimement, on sait très tôt que l'on est une fille, ou un garçon. En réalité, on ne se pose même jamais la question. Mais chez le transsexuel, la confusion est tout aussi précoce. Il se sent rapidement attiré par les comportements du sexe opposé, que ce soit sur le plan vestimentaire, ludique ou sexuel. Quelque chose ne colle pas, et c'est généralement à la puberté, ou peu avant, que l'évidence s'installe : je ne suis pas ce qu'on croit que je suis ; ils me prennent pour un homme, mais je suis une femme. Commence alors une lutte permanente, avec les autres et avec soi-même. Parce qu'aucun traitement thérapeutique, aucune approche psychanalitique ne résoud le problème. Ce qu'il faut, pour éviter la dépression, le suicide ou l'automutilation, c'est changer de corps.

LA LONGUE MARCHE DE L'ESPÉRANCE

Faire admettre à la société que la nature s'est trompée et qu'il faut réparer ses erreurs est une démarche longue et difficile. Entre le moment où le transsexuel prend cette décision radicale et celui où il sera devenu ce qu'il doit, il s'écoulera plusieurs années.


Rien ne se fera sans un suivi psychiatrique préalable, dont la durée peut varier selon les individus de deux à sept ans, bien qu'une moyenne de deux ans soit à priori la norme. Il appartient au psychiatre de déterminer le degré de certitude du patient d'être un homme ou une femme. La psychothérapie ne guérit pas : elle aide seulement à décider si une opération de changement de sexe, avec toutes les conséquences qu'elle engendre et son caractère irréversible, est absolument nécessaire à la survie mentale et sociale de l'individu. Lorsque c'est le cas, un traitement hormonal est alors entrepris : administration d'oestrogène pour les hommes, et de testostérone pour les femmes. Les premiers changements physiologiques surviennent, et le transsexuel peut maintenant se comporter plus facilement comme un membre du sexe auquel il se sent appartenir. Durant cette phase, d'autres médecins sont consultés (endocrinologue et urologue) afin d'évaluer l'aptitude mentale du patient à subir l'opération. Quand les éléments sont enfin réunis, celle-ci peut avoir lieu. En France, seuls les hôpitaux publics sont habilités à réaliser ce type d'opérations.

En quoi consistent-elles ?
La loi reste flou, voire inexistante dans certains cas, pour les opérations concernant le changement de sexe. Il n'y a pas si longtemps, tout médecin...

· Pour les femmes qui veulent devenir hommes (Female to Male ou FTM)

Ablation des seins
Hystérectomie
Ovariectomie
Phalloplastie

· Pour les hommes qui veulent devenir femmes (Male to Female ou MTF)

Orchidectomie (ablation des testicules)

Cette intervention, presque systématiquement envisagée dans le cancer des testicules, est la première étape majeure dans la transformation MTF. C'est une véritable castration médicalement assistée.

Vaginoplastie (accompagné de schémas descriptifs et d'interviews pour les suites et résultats d'opération).

Ce nom barbare correspond à l'opération nécessaire pour construire un néo-vagin. C'est une intervention délicate, qui dure environ cinq heures. Une fois retiré le corps spongieux, la peau recouvrant le pénis est découpée, puis retournée pour venir s'insérer entre la prostate et le rectum. Elle devient ainsi l'enveloppe néo-vaginale, que l'on relie à la peau du périnée. La peau du scrotum est également utilisée pour approfondir le néo-vagin, et surtout pour façonner les grandes lèvres. Les petites lèvres, elles, sont le plus souvent réalisées avec la peau du prépuce. Nerfs et vaisseaux sanguins du gland permettent enfin de recréer un clitoris sensitif. C'est la clitoroplastie.

Ce schéma reste cependant théorique. Dans la pratique, beaucoup de chirurgiens ont développé leurs propres méthodes, parfois dans une certaine clandestinité. Et les résultats ne sont pas toujours à la hauteur des espérances, tant sur le plan esthétique que sur le plan de la sensibilité. En fait, dans ce type d'intervention, tout est irréversible, mais rien n'est garantit. Il y a en outre des effets secondaires handicapants : douleurs, saignements, rétractation, infections urinaires, hématomes, gonflements... Les opérés doivent par la suite, et pendant des mois sinon davantage, se nettoyer en permanence et prendre mille précautions au quotidien, comme la dilatation de leur néo-vagin. Quant au plaisir sexuel, les conséquences varient d'un individu à l'autre.

Les coûts sont variables, entre 35 000 et 100 000 francs, selon les pays : Belgique, Angleterre, Etats-Unis, Canada, sont des pays qui ont acquis un certain savoir-faire dans le domaine, contrairement à la France, où les techniques de pointe peinent à pénétrer les hopitaux publics.

Néanmoins, si l'opération a été validé par un comité médical à priori compétent, l'opération est intégralement prise en charge par la sécurité sociale.


Toutes ces opérations sont délicates, et surtout, irréversibles.

Il semble que le corps médical dans son ensemble, psychiatres et chirurgiens compris, montrent peu de considération pour les transsexuels qui envisagent une opération. Seuls une vingtaine de médecins français sont susceptibles de réaliser de telles interventions. Mais d'une part ils manquent de pratique, ce qui explique la fréquente médiocrité des résultats post-opératoires, et d'autre part, les pouvoirs publics, craignant d'accroître la demande, refusent de légiférer clairement sur le transsexualisme. Il n'y a encore pas si longtemps, le chirurgien qui acceptait d'opérer un transsexuel risquait de se voir condamner pour coups et blessures volontaires avec préméditation, ou parfois même, dans le pire des cas, pour crime de castration - puni de la prison à vie (article 316 du code pénal). Pour les chirurgiens, les opérations de changement de sexe présentent donc toujours des risques considérables.

Dans « Un après-midi de chien », Al Pacino commet un braquage pour financer le chamgement de sexe de son fiancé, qui souhaite devenir une femme. En France comme dans quelques autres pays, ce serait inutile. En 1979, le Conseil de l'Ordre des Médecins a autorisé les opérations de changement de sexe. Elles sont depuis remboursées par la sécurité sociale, mais s'inscrivent dans un protocole bien défini. Il faut d'abord un suivi psychiatrique d'environ deux ans, qui sert à déterminer le degré de conviction du transsexuel. Si le moindre doute subsiste à ce stade, tout s'arrête là. C'est donc d'abord l'adhésion du psychiatre à la démarche du transsexuel qui enclence le processus. Dans l'hyptohèse où le diagnostic du syndrome de Benjamin est clairement établi, le traitement hormonal est alors prescrit. Il doit être poursuivi pend ant au moins un an avant que le psychiatre, accédant à la requête du sujet, puisse faire une demande d'ALD (c'est-à-dire d'affection longue durée) auprès de la sécurité sociale. Le transsexualisme ne figurant cependant pas sur la liste réelle des ALD, les demandes sont étudiées au cas par cas. Pour que la prise en charge soit acceptée, un endocrinologue et un chirurgien urologue doivent confirmer le diagnostic du psychiatre. Un protocole anonyme incluant la garantie que les opérations seront effectuées dans un hopital public est alors adressé au Conseil de l'Ordre des Médecins. En l'absence de loi spécifique, les choses se font donc encore à titre discrétionnaire sur le plan juridique.

Mais tout cela ne suffit encore pas. D'autres conditions sont exigées, et diffèrent même parfois d'une simple ville à l'autre. Ainsi, à Paris, le candidat à l'opération doit avoir au moins 23 ans. Mais à Lyon, l'âge requis est de 25 ans ! Plus généralement, on souhaite que les sujets soient célibataires, sans enfant à charge, logés décemment, travaillent de préférence ou justifient tout au moins de ressources fixes ; qu'ils ne se doguent pas et ne s'adonnent pas à la prostitution, qu'ils ne soient pas atteint du SIDA et que leur casier judiciaire soit encore vierge. En résumé, on attend du transsexuel qu'il vive le plus normalement du monde. On se demande à quoi correspond un tel degré d'exigence, sinon à l'intention à peine masquée de décourager le plus d'individus possibles. Dans les cas extrêmes en effet, bien plus courant qu'on ne l'imagine, voire qu'on ne l'avoue, l'exclusion du transsexuel est déjà de rigueur depuis longtemps : chômage, difficulté à se loger, rejet de la famille... L'alcool, la drogue, la prostitution tant masculine que féminine, deviennent souvent le lot quotidien des transsexuels que la société refuse d'intégrer. Nombre d'entre eux, encore aujourd'hui et malgré les quelques progrès accomplis, risquent l'internement psychiatrique quand ils ont par miracle échappé au suicide ou au SIDA.

Or, malheureusement, et même en cas de succès, lorsque toutes les transformations physiques nécessaires ont été effectués, le combat continue. La loi française tend à refuser le changement d'état-civil au risque de réduire les transsexuels opérés au statut de sans-papiers. Ceci alors même que la Cour européenne de Justice l'admet en vertu de la Convention des droits de l'homme. Concrètement, une demande est faite auprès du Tribunal aux Affaires familiales, pour « changement de prénom dans l'intérêt légitime ». Mais aux termes de la loi, personne ne peut, hors mariage ou adoption, faire modifier les attributs de son état, son genre et son prénom. C'est le principe de l'indisponibilité des personnes. « Tout enfant doit être obligatoirement rattaché à l'un des deux sexes, masculin ou féminin, et mention doit en être faite dans son acte de naissance, qui fixe définitivement cet attribut de son état » (art. 57-1 du Code civil). C'est sur le terme « définitivement » que tout se joue. La stricte application de la loi par les juges écarte donc toute probabilité de changement d'état-civil. Or, les juges sont là pour appliquer la loi, non pour la modifier. C'est pourquoi la procédure de changement d'état-civil est si difficile pour les transsexuels. Il faut considérer que les rares auxquels on donne satisfaction font figure d'exceptions. C'est généralement qu'ils ont d'abord réussi à faire modifier leur genre, ce qui leur donne automatiquement le droit de changer de prénom. C'est la configuration idéale. Parfois, si le Tribunal refuse de reconnaître juridiquement le changement de sexe, le demandeur est néanmoins autorisé, à titre compensatoire, à changer de prénom. Situation d'un extrême cynisme, puisqu'une personne décidant de se prénommer Julie sera toujours un homme sur sa carte d'identité ! Ces pénibles démarches prennent environ 6 mois, en théorie. Mais dans la pratique, il faut le plus souvent se lancer dans de longues procédures auprès des tribunaux, aller parfois jusqu'en cour de Cassation, voire devant les instances judiciaires européennes, pour obtenir gain de cause, sans garantie de résultats par ailleurs.

CONCLUSION

Au niveau mondial, une personne sur quinze mille semble atteinte du syndrôme de Benjamin. Une centaine d'opérations seulement sont effectuées chaque année, dont une vingtaine en France. C'est à la fois peu et beaucoup. Le transsexualisme a sans doute toujours existé. On en retrouve des traces jusque dans l'Antiquité. Mais ce n'est qu'à notre époque, grâce aux progrès de la médecine et de la chirurgie, qu'il est devenu cette réalité concrète. Si l'homme pouvait jusqu'à maintenant décider de sa propre mort, il peut désormais également choisir son sexe. Mais à quel prix ? Les transsexuels qui réclament un changement de sexe assument des risques conséquents pour des résultats variables, souvent décevants et en tous cas, toujours incertains au départ. Sur le plan chirurgical, ils sont même les premiers à reconnaître que les interventions qu'ils subissent rappellent à bien des égards les pratiques médicales approximatives du Moyen-âge. Elles tiennent davantage du bricolage, du rafistolage, que de l'orfèvrerie. Il faut vraiment que ce soit une question de vie ou de mort pour accepter de mutiler ainsi son corps, c'est indéniable. C'est aussi pour cela qu'il faut apprendre à regarder les transsexuels autrement, et peut-être envisager une législation plus adaptée à leurs cas si particuliers. Même parvenus à leurs fins, les transsexuels opérés gardent une assise sociale fragile. Sans doute parce que les mentalités sont ce qu'il y a de plus longs à faire évoluer. Au final, tout cela en vaut-il la peine ?

On peut d'ailleurs s'interroger sur les conséquences à long terme d'une telle liberté. Refuser le hasard de sa naissance revient à remettre en cause l'équilibre naturel du cours de l'humanité. Il y a fort à parier qu'un jour, si la science rend la chose possible, les hommes exigeront le droit de porter des enfants.
Jusqu'où irons-nous ?